Alexandro Jodorowsky . La sagesse des contes .
Albin Michel
Par une froide matinée, deux cavaliers chevauchaient sur un chemin champetre. L'un d'eux, qui était aveugle, laissa tomber son fouet. Il descendit de son cheval et , à genoux, palpa le sol à sa
recherche.Il ne put le trouver, mais tomba sur un autre qui lui parut plus élégant, plus doux. Il enfourcha sa monture et poursuivit sa chevauchée.
L'autre cavalier, qui y voyait, lui demanda ce qu'il avait cherché par terre. L'aveugle lui repondit:
"j'ai perdu mon fouet, et j'ai mis pied à terre pour le chercher, je ne l'ai pas trouvé, mais j'ai trouvé cet autre qui est plus long, plus doux, et plus flexible que le premier."
L'homme qui y voyait lui dit :
" Jette-le ! ce que tu tiens à la main n'est pas un fouet, c'est un serpent endormi par le froid!"
L'aveugle refusa de la jeter, persuadé que l'homme qui y voyait etait jaloux de sa nouvelle cravache...
Un peu plus tard, la chaleur du jour reveilla le serpent, qui mordit l'aveugle, l'empoisonnant.
Les soufis disent qu'il faut écouter ceux qui gardent ouverts les yeux de leur coeur.
La connaissance extraite des mots n'est que des mots.
La connaissance qui naît de l'experience personnelle est réelle.
Le cavalier aveugle, symbole d'un homme intellectuel - mental plein, coeur vide-, cherche un concept fixe. Pour lui, le monde est ce qu'il croit qu'est le monde. Il cherche une vérité qui dans le
fond est " sa " verité.
Le cavalier qui voit, symbole de l'homme sage - mental vide, coeur plein -, approche le monde sans préjugés, l'acceptant tel qu'il est. Il ne cherche pas la vérité, mais l'authenticité.